Les contemporains se font rarement une notion juste de l'art qui
se développe sous leur regard. Aussi l'avenir n'en a-t-il
presque jamais la même compréhension qu'eux. Ils
obéissent, en effet, à des mobiles ou à des
soucis aussi actuels que provisoires ; ils ne peuvent s'empêcher
de les projeter sur tout ce qu'ils envisagent : ils sont dominés
par un certain nombre d'idées que l'historien n'aura plus
qu'à répertorier et qui ont été lancées
par quelques critiques ; ils les répètent, s'en
font un catéchisme et ne cherchent plus qu'à les
appliquer. Chaque époque cajole ainsi ses lieux-communs,
qu'elle prend souvent pour ses audaces et son apport ; mais ils
finissent tôt , usagés, à la poubelle de l'histoire.
Croit-on que notre temps, par une grâce d'exception, échappe
plus qu'aucun autre à ces auto-duperies et aux erreurs
de jugement qu'elles entraînent ? Tel qui fut célèbre
retombera au rôle d'utilité, tel qui fut mal compris
fera figure représentative. Ce qu'on appela " la révision
des valeurs "devint à la mode. Nous y serons soumis
à notre tour. En ce jour-là, j'en suis persuadé,
on reconnaîtra qu'Aujame est un des peintres qui ont traduit
l'essentiel de notre époque, mieux que tant d'autres qu'on
adule. Odilon Redon , ce voyant, n'impressionna d'abord que
quelques initié.
René
HUYGUE de l'académie Française.
Un mélange d'anxiété et de désinvolture,
de gaminerie même, caractérise cet art à la
fois rustique et somptueux, qui unit l'infernal à l'angélique,
le cocasse au familier, les grincements aux sourires, les transparences
aux opacités.
Si les titres mêmes sont d'un poète - le Nu étonné,
Tendresse de la Forêt, l'Arbre des ténèbres,
Bacchanale pluvieuse - rien de littéraire au sens péjoratif
du mot, n'altère la qualité picturale et la charme
des domaines mystérieux où Aujame nous transporte
d'une main qui jamais ne tremble, même quand l'orage crépite,
quand le feu embrasse les couples, quand les branches sont prises
de panique et quand l'eau funèbre semble carrier des morts.
Claude
Roger MARX.
(à propos de l'exposition Aujame au Musée Galleira
- novembre 1968)
et
l'on remarque aussi deux tendances dans son oeuvre de peintre
: une force terrienne, la stabilité, la sécurité
du rocher de l'Auvergne natal , la glèbe injectée
de lave et de fer comme il est de règle au pays des volcans,
mais tout cela ébranlé, remis en question par quelques
philtre mystérieux qui change le champignon en masque de
sorcier, le caillou en crâne tondu, la branche en ramure
de cerf. Des futaies d'Auvergne ? certes. Mais par quelle magie
se mettent-elles à ressembler à la forêt tropicale,
avec un totem qui grimace entre deux tronc ?
Pierre
MAZARS
(" Figaro littéraire ", 31.03.1962).
Son dynamisme n'est il pas contemporain ? " j'aime follement
l'herbe, confiait-il, les arbres et les femmes, tantôt je
les rêve s'élançant, tantôt s'anéantissant
". On l'a qualifié de superfauve. On a parlé
de sa passion surréaliste, il est plus facile à
comprendre et à admirer lorsqu'on connaît au-dessus
de Montluçon, l'immense forêt de Tronçais
où vivaient ses aïeux et qui semble encore aujourd'hui
peuplée d'êtres mystérieux, de bêtes
farouches, de Vellédas sauvages et créatures shakespeariennes.
Le panthéisme d'Aujame, si calme et si doux dans les rencontres
parisiennes, présente une forme d'angoisse devant la nature
tés différente de celle qui tourmentait Robert Humblot,
son contemporain, arraché comme lui, avant la vieillesse,
en pleine activité. Raymond Cogniat parlait de la présence
de pan derrière ses pierres et ses arbres : son univers
énigmatique reste imprégné de rêve
et entouré de sortilèges.
Ce maître des mystères de la nature nous révèle
les êtres étranges qui ne sont pas toujours perceptibles
aux insensibles. En un temps où le sens poétique
n'est pas fréquent, nous devions lui rendre un hommage
dont son âme inquiète sera touchée.
(introduction
à l'exposition " Aujame " au Musée Galliera
28 octobre - 20 novembre 1968)