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UN REANIMATEUR

Dés ses premières grandes compositions unissant plusieurs personnages et peintes entre 1934 et 1937 - La descente de croix, les joueurs de cartes, les amours de Minotaure, les horreurs de la guerre - ce lutteur sur la défensive réagit à la fois contre les orgies de couleur des néo-impressionnistes et des fauves et contre les jeux de construction des cubistes attardés. Rebelle à tout mot d'ordre, à toute mode, fidèle, au risque de déplaire, aux mêmes accords, aux mêmes désaccords, aux mêmes réunions d'objets, aux mêmes horizons (Saint Paul de Vence, les Baux ; la forêt de Fontainebleau, les côtes Bretonnes), son oeuvre, qu'il est impossible de diviser, comme tant d'autres, en manières successives, montre que rien n'a jamais pu le détourner de sa ligne, modifier sa vision, altérer son style. Quel que sujet qu'il traite - observé ou imaginaire - il s'en empare avec un besoin agressif de possession et le rénove en lui transmettant son souffle et sa sève.

Persuadé qu'il n'y a qu'incompatibilités ici-bas, que l'amour même est à la base de malentendus, c'est son propre drame et sa solitude qu'il extériorise par les pinceaux. Non seulement les être vivants, mais les objets les plus quotidiennement assemblés lui semble hostiles les uns aux autres. S'il déclare, par boutade, détester les impressionnistes c'est qu'il leur reproche de s'être contentés de jeux d'influences et d'affinités. Son plaisir est de se colleter avec les apparences. De la plupart de ses tableaux on pourrait dire que ce sont des corps à corps. Sa lumière, qui, loin d'unir les formes, les sépare, durcit la couleur et l'instant. Même en face de paysage ou de visages préférés, jamais son intransigeance ne désarme.

Tout ce qu'il peint est franc et dur et, si tant est qu'on puisse accoupler ces deux termes, avec une sympathie féroce, l'eau la terre et le ciel n'offrant à ces yeux que carnage, la femme, même la plus douce, lui paraissant champignons vénéneux, insecte dévorant ou reptile.

Le miracle, c'est qu'en dépit de ces partis-pris, son immense appétit de vie, sa curiosité passionnée pour tout ce qui s'agite sous le soleil, ont prévalu sur le mépris ou la haine. Ce mâle, à l'inverse des déprimés et des amers qui sombrent dans le dénigrement ou le désespoir, demande aux obstacles rencontrés un surcroît de vitalité et la nôtre du même coup s'en retrouve renforcée.

La mort avec rapidité effrayante, terrassait ce puissant qu'on eut cru fait pour persévérer longtemps dans son être. S'attaquant par vengeance à ses yeux, elle le sépara d'un monde à la fois abhorré et adoré. La rétrospective du Musée Galliéra , confirme que, depuis la disparition si précoce de Francis Grüber et celle d'Amédée De La Patelière, la jeune peinture française n'avait fait d'aussi grave perte.

CLAUDE ROGER-MARX
(texte du catalogue Galliéra)


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