Gravures et Estampes

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Mon ami, le peintre abstrait Jessie Reichek, s'est plaint à moi hier de sa crainte qu'un motif n'impose au spectateur une façon de voir et de penser, n'altère sa liberté. J'accepterais volontiers cette pensée chinoise si je ne croyais qu'en donnant à chanter aux yeux du spectateur on les soulages au lieu de les accabler. Mais que dire de ce monde contradictoire, pauvre et violent, grimaçant et luxurieux sinon que toute forme est un geste, un signal d'un sens profond qui court au fond de toute chose comme un rivière souterraine.

A la fin de ma vie, après avoir beaucoup chanté la splendeur des citrouilles et l'érotisme des chapeaux dans les bras de l'un ou sur la tête de l'autre, je me rassure en croyant qu'on ne chante qu'une chose : la vie, train de plaisirs autant que de soucis mais où l'artiste s'ingénie à ce que les premiers triomphent. Si la beauté n'excuses pas tout, elle est ce que l'on peut tirer de moins néfaste. Chaque objet du monde est un cri, chaque être déambule comme un danseur sur une musique qu'il entend au fond de lui. J'ai peint en rouge des culottes qui ne l'étaient pas et en violet des femmes qui étaient nues parce que telle était ma bonne humeur, telle était ma façon de chanter le bonheur de l'une et de l'autre. J'ai cherché à ne jamais trahir le signe des choses, à l'aiguiser, au contraire, aussi loin que les sens pouvaient aller avec l'espoir qu'en ce point là, j'avais fait le monde plus large pour tous.

Crier que les toits s'en vont à perpétuité au-delà de mon atelier de Paris comme une mer conduisant à toutes les joies du rythme, à toutes les cascades de lumière et d'ombres, ce n'est pas ignorer que sous ces toits se cache, peut-être, des misères et, pourquoi pas, des bonheurs qui se veulent discret. C'est résumer toutes les choses dans un chant. Comme les oiseaux qui perchent justement sur ces toits ou sur les portées musicale des fils électriques, n'aurais-je proféré qu'un cui-cui de bonheur dans le vacarme assourdissant de la vie quotidienne que je n'aurais pas perdu mon temps.

Voici des citrouilles et des cuisses, des chevelures et des gestes, partout, dans les fenêtres, sur les bancs. Chacun de nous voltige comme une note dans ce que je veux être une symphonie malgré la contradiction journalière des faits. Atroces ou amusants, ces derniers qui maculent la face des journaux n'empêchent pas leur angle de sourire. En des temps de pauvreté singulière j'ai peint l'œuf-sur-le-plat que j'allais manger. Tout froid qu'il fut devenu, je n'y ai jamais manqué réchauffé par le soleil auquel il ressemble un petit peu dans un lit de nuages. Pitre donc, je veux bien, s'il s'agit de rire le monde : toi et moi que les ans, ,les maladies et les soucis accableraient si l'on savait recourir à tout instant au salut par la beauté.

Voici, du moins, ce que j'ai essayé.

Jean Hélion
Bigeonnette le 24 mai 1985

Je voudrais ôter de ce texte tout ce qui pourrait sonner triomphant. Le peintre a l'orgueil de pousser un cri de joie devant choses et gens avec une humilité profonde. Là coule la vérité.


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